Rencontre avec une baleine

Frédérique Pichard rencontre régulièrement des dauphins et des cétacés. Elle a créé l’Institut Dony pour protéger les dauphines ambassadeurs et nous transmettre leur message écologique. Elle nous raconte sa rencontre avec la baleine.

Cela fait de nombreuses années que ma route a croisé celle des cétacés. Cette voie n’est pas le fruit d’une rencontre fortuite. Bien avant de plonger dans l’eau avec les dauphins, ces derniers m’avaient offert leur présence dans mon sommeil.

Chez les aborigènes qui communiquent par télépathie avec les dauphins, le réveil est un moment précieux où chacun cultive la vision de ses rêves, appelé le « dreamtime » par les anglo-saxons. Il y a quelques mois, j’ai eu l’occasion de profiter pleinement de ce « dreamtime » lors d’un rêve…

Un instant magique de communion

Un lieu désertique défilait le long de mes yeux ; Ce n’était pas la déférence de rigueur des processions qui guidaient nos pas, mais une sensation de communion, intime et directe. En effet, elles s’approchaient du bateau pour échanger nos caresses contre leurs regards : une mutuelle bénédiction s’accomplissait sans hiérarchie, dans un instant d’altruisme absolu.

En interaction avec une baleine

La lecture de ce rêve ne fut même pas nécessaire : dès le lendemain, je m’appliquais à
chercher de mes yeux ce lieu à travers les images qu’un internet me proposait avec pour seul mot-clef : Baleine. C’est ainsi que je découvrais la lagune de San Ignacio.
La ressemblance avec la vision de mon rêve était plus que flagrante.

Après avoir passé l’été à se nourrir en Alaska, c’est au début de l’hiver que les baleines grises commencent leur incroyable migration en direction du Sud vers les eaux chaudes de la Basse Californie. Elles voyagent durant 2 à 3 mois pour venir se reproduire et donner naissance. C’est à ce moment que nous entrons humblement dans leur territoire.

Comme si la baleine nous attendait…. Il m’est aussi difficile de décrire l’interaction physique qu’il m’est compliqué de raconter le rêve : C’est la bienveillance la plus totale qui est le gardien de ce temple de la fécondité. Sans soupçon pour des êtres dont ils connaissent les pulsions destructrices, les baleines nous accueillent comme si notre présence était attendue à chaque instant.

Je ne dis pas ça pour raviver la culpabilité qui ronge certains d’entre nous lorsqu’ils pensent à l’impact de l’espèce humaine sur le globe. Je souhaite simplement insister sur ce sens de
l’appréhension d’autrui propre aux cétacés : il donne un sens à des mots comme « plénitude » et « sérénité ».

A leur contact, je repense à ces vers d’Eluard dans « Fin des circonstances » « Plus d’horizon, plus de ceinture.
Les naufragés, pour la première fois, font des gestes qui ne les soutiennent pas.
Tout se diffuse, rien ne s’imagine plus »

Rien ne s’imagine, car notre mental n’éprouve plus le besoin de produire des représentations qui se superposent à l’instant présent. Tout se diffuse : nos esprits et nos cœurs se confondent pour sonner au même diapason et éteindre toute dispersion pour laisser éclater une ultime sensation de joie à la fois confinée et exaltée.

Toucher l’essentiel

Je suis particulièrement attachée au titre de ce poème, « fin des circonstances ». Ces
circonstances, c’est-à-dire les bonnes ou les mauvaises raisons qui nous ont amené là où nous sommes, qui font de nous de malheureux naufragés ou d’insouciants plaisanciers, elles prennent fin à ce moment. Ce spectacle si démonstratif qu’est la présence de baleines à nos côtés se transforme paradoxalement en voyage intérieur, l’absence de langage fait naître un silence plein qui nous ramène à l’essentiel : la sensation de l’unité, l’absence de séparation.
J’ai demandé récemment à une participante ce que ce voyage avait éveillé en elle : « C’est aller à la rencontre de notre profondeur, aborder les paliers comme la baleine lorsqu’elle descend aux fins fonds des océans et laisser à la surface une mer d’huile »
J’ose rêver, telle la légende amérindienne, celle évoquée par un inconnu, qui dit que la baleine a rêvé l’homme, que nous sommes le fruit de son rêve, j’ose espérer que nous saurons être à la hauteur de sa vision, celle de la bonté qui sait faire fondre les cœurs les plus fermés des hommes.
Frédérique Pichard
Institut Dony