Existe-t-il des cultures animales ?

Connaissez-vous l'école des suricates ?

Face aux études de plus en plus nombreuses qui mettent en évidence les facultés insoupçonnées des animaux, de nouvelles questions se posent : peut-on dire qu’ils génèrent des cultures qui leurs sont propres ? De quoi parlons-nous en évoquant la culture ? La culture n’est-elle pas justement ce qui distingue l’homme du monde animal ?

La culture est une affaire d’homme

La culture est une spécificité humaine. Elle a été inventée par l’homo-sapiens, littéralement l’homme qui sait, l’homme qui connaît. Comme vous, j’ai appris à l’école que la culture se distingue de la nature. Par syllogisme j’ai compris que mère nature est certes prodigieuse mais absolument idiote, puisqu’elle, elle ne sait pas. Idiots les arbres, idiots les animaux. Enfin pas sans une certaine intelligence adaptative est-on prêt à concéder. Mais de là à parler de culture…

Sans l’homme pour les penser que seraient les animaux ? 

En 10 000 ans de civilisation l’homme a toujours considéré la nature comme une réserve infinie de ressources, un idéal de beauté, et un repère de créatures divines. Les animaux font partie de notre culture : on les accommode dans nos assiettes, on les divinise, on les utilise, on les accueille dans nos foyers. Ils inspirent mille contes et légendes, mille expressions, toujours imaginés par et pour l’homme. Et même lorsque l’admirable La Fontaine les fait parler dans ses fables, c’est encore pour philosopher sur les caractères humains. Sans l’homme pour les penser les animaux ne seraient que des objets animés, des mécaniques génétiques guidées par leurs instincts, de vivants automates. 

Culture animale : « Ensemble de comportements propres à une population animale donnée, transmis de manière non génétique par une forme sociale d’apprentissage. »

Un peu d’histoire. Dans la conscience occidentale, les choses commencèrent à changer au milieu du XXème siècle. Certains scientifiques, en nombre très limité, ont été à l’origine d’une révolution. Pour ne pas être exclus par leurs pairs, leurs découvertes restèrent longtemps clandestines. Kinji Imanishi (1902-1992), biologiste japonais, est le pionnier des études de terrain sur les primates sauvages. Imanishi est aussi le premier scientifique contemporain à avoir imaginé qu’une société d’animaux pouvait posséder une culture. En japonais, culture se dit bunka. Mais Imanishi jugeait que le mot culture était chargé d’une connotation trop intellectuelle, trop spécifiquement humaine, et faisait penser à « un chimpanzé en costume trois pièces ». Imanishi a créé le néologisme kuluchua, qui désigne un ensemble de comportements propres à une population animale donnée, transmis de manière non génétique par une forme sociale d’apprentissage. Par exemple, une manière de se saluer ou un procédé pour se nourrir, caractéristique du groupe considéré. Par la suite, dans les trop rares traductions anglaises de ses études (considérées comme des âneries par le gotha des scientifiques anglo-saxons), apparaîtront les termes de subculture, de pré-culture. 

Culture humaine : « D’une manière générale, si un individu fait une expérience nouvelle, et que celle-ci est ensuite répétée par ses congénères, puis transmise à la génération suivante, cela s’appelle culture ».

Imanishi étudie le comportement d’une communauté de singes dans son milieu naturel. C’est une méthode iconoclaste pour l’époque durant laquelle les animaux sont exclusivement étudiés en captivité. Michel de Pracontal, journaliste scientifique et écrivain, raconte cette histoire incroyable pour l’époque : « Un beau jour de septembre 1953, il s’est produit, sur l’îlot de Koshima, au sud du Japon, un petit événement qui, par sa signification, rendait caduque la conception cartésienne de l’animal machine ». Ce jour-là, une femelle macaque trempa une patate douce dans l’eau d’une rivière pour la débarrasser du sable. Jusque là les macaques mangeaient les patates douces sans les rincer. La femelle trouva que sa patate était meilleure ainsi puisqu’elle recommença. La majorité du groupe adopta cette technique. Puis un jour, les macaques prirent l’habitude de laver les patates douces dans l’eau de mer, préférant apparemment le goût salé. Par enseignement, les nouvelles générations reproduisirent cet accommodement du plat habituel du groupe. Ce fut la première preuve d’une culture, telle que Imanishi la définit. Imanishi ouvrit la voie à des primatologues et anthropologues d’un nouveau genre : Louis Leakey, Jane Goodall, Diane Fossey…

Les chercheurs découvrent presque chaque jour des comportements culturels chez des animaux de toutes espèces 

Notre site l’animal et l’homme relate les principales découvertes en matière d’intelligence animale, et participe ainsi à faire connaître au grand public les facultés extraordinaires de nos co-locaterres. Les animaux nous stupéfient par leur capacité à réfléchir, à s’adapter, à se transmettre un savoir, à s’organiser, à créer du lien social. Par exemple, il y a de plus en plus de preuves que les grands singes utilisent un procédé appelée communication intentionnelle de premier ordre quand ils interagissent. Pour ce faire, ils dirigeront des gestes codifiés vers un destinataire spécifique, évalueront si le destinataire y prête attention, puis utiliseront d’autres gestes en conséquence. Ils attendent en retour une réponse, et si celle-ci est absente, ils persistent en accentuant leurs gestes.

Dialectes et accents, utilisation d’outils et danse…

Nous avons évoqué sur notre site le langage gestuel des singes, l’altérité des cachalots, le comportement des chimpanzés face à la mort et, l’habilité des corbeaux dans l’utilisation d’outils, la notion d’équité chez les loups, les multiples dialectes d’oiseaux chanteurs de la même espèce et leurs variations personnelles, les accents régionaux des baleines bleues, l’utilisation du feu chez les milans australiens… A chaque fois, on voit l’émergence de pratiques différentes d’une population à une autre dans la même espèce, de volonté de transmission par l’apprentissage, de manière de dire ou de faire suivant le contexte propre à une région, d’adaptations réfléchies aux circonstances conjoncturelles. Bref tous les comportements spécifiques partagés par un groupe, une communauté, qui ne sont pas transmis par la génétique. 

On pourrait citer l’exemple emblématique de l’utilisation des casse-noix, propre aux chimpanzés de la forêt de Taï, l’enseignement particulièrement élaboré de la chasse aux scorpions chez les suricates, la mémoire des brebis du sud de l’Ecosse qui se gèrent en parfaite autonomie tout en étant domestiques, la danse symbolique des abeilles… D’ailleurs il faudrait dire les danses que les abeilles exécutent pour s’informer entre elles d’une source de pollen ou d’eau. Les travaux de l’Autrichien Karl von Frisch ont montré qu’il existe des danses en rond, en faucille, et même une danse frétillante décrite sur le site Futura Planète : « Cette danse est appelée frétillante car l’abeille y décrit une forme de 8 aplati dont la partie centrale est en ligne droite, ligne que l’abeille parcourt en faisant frétiller son abdomen. Cette danse permet de coder au moins trois informations : la direction, la distance, la richesse de la source : plus on y trouve de quoi se régaler, plus la guide exécute un grand nombre de tours de danse, et plus elle frétille vigoureusement son abdomen lors des passages en ligne droite. » Ce langage symbolique n’est-il pas une spécificité culturelle ?

Des cultures vraiment contre-nature ?

La plupart des gens sont circonspects quant à la notion d’intelligence ou de culture chez les animaux. Ces notions ne sont déjà pas simples à expliquer chez l’homme. Et une transposition chez l’animal de concepts si humains paraît inadaptée, pour ne pas dire contre-nature. De plus, dans nos sociétés les animaux sont avant tout considérés comme des êtres mués par leurs instincts. C’est à dire programmés à la naissance, dotés d’un logiciel dont les performances se sont affinées au cours du temps à coups de sélections naturelles. Cette représentation a minima de l’animal lui reconnaît des facultés d’adaptation « Ah que la nature est bien faite ! », et une sensibilité. Pour que l’idée d’intelligence dynamique, autonome, stimulée par l’acquis et l’obligation de résoudre de nouvelles difficultés, soit reconnue à l’animal dans notre culture humaine, les intellectuels, scientifiques et philosophes, doivent montrer la voie. Mais aujourd’hui en sont-ils eux-mêmes convaincus ?

Pourquoi la notion de culture chez les animaux est-elle un tabou ? 

Dans son livre intitulé « Les animaux ont-ils une culture ? », Damien Jayat, docteur en biologie, fait le constat que pour la majorité des scientifiques la notion de culture est encore un pré carré humain. Leur opinion est fondée sur une tradition qui fait de la culture un fossé infranchissable entre l’animal et l’homme  :« La culture a permis à nos ancêtres de s’extirper de la pure bestialité. Avant, seule existe la sauvagerie de la nature. C’est justement l’apparition d’un mécanisme d’adaptation culturelle, radicalement différente d’une adaptation naturelle, qui marque l’apparition de l’homme. ». C’est pourquoi la notion de culture animale est quasiment un tabou. Après avoir été dépossédé de son essence divine, de ce que l’on croyait être le propre de l’homme comme le rire ou l’empathie, la culture apparaît comme le dernier rempart. Damien Jayat résume la situation : « Voilà 150 ans au moins que les anthropologues, sociologues et autres ethnologues ont défini la culture comme un ensemble de croyances, de traditions, de règles sociales et de valeurs morales acquises par l’homme lorsqu’il devient membre d’une société. La culture, c’est même ce qui fonde toute société humaine – insistons sur humaine – en dehors de toute composante biologique, naturelle, bassement animale. Depuis 150 ans les faits n’ont guère évolué de ce côté de la science ».

De nombreuses techniques de chasse sont culturelles, transmises par un long apprentissage 

Bien des techniques de chasse, spécifiques à des populations distinctes appartenant à une même espèce, correspondent à cette définition. Par exemple Damien Jayat décrit la stratégie des orques du sud de l’Argentine : « Elle consiste à nager à toute allure vers une plage où phoques et otaries bronzent entre deux baignades et à s’échouer exprès sur le rivage, gueule béante prête à mordre ces animaux. Une fois la proie saisie (de terreur d’abord, par les mâchoires ensuite), l’orque n’a plus qu’à se trémousser en marche arrière pour retourner à l’eau. Pour un animal de plusieurs tonnes, admirez l’exploit. La technique se transmet de la mère aux enfants et fait l’objet d’un long apprentissage. Il faut en moyenne six ans pour la maîtriser. Six ans durant lesquels les petits jouent à s’échouer avec leur mère, juste pour s’entraîner. Parfois, la maman pousse son petit sur la plage, l’aide à attraper une proie puis à retourner à l’eau, en l’arrosant pour éviter qu’il se dessèche. »

J’évoquais plus haut l’école des suricates. L’apprentissage du combat avec les scorpions enseigné dans toutes les bonnes écoles du Kalahari est une composante de la culture suricate. Michel de Pracontal relate dans son livre intitulé  A la découverte des cultures animales les résultats d’observations réalisées par des chercheurs de Cambridge. Ils ont décrit la transmission d’un véritable savoir-faire : « Les suricates adultes enseignent à leurs jeunes l’art d’attraper les sales bêtes [Ndl : les scorpions venimeux dont ils se nourrissent] sans se faire piquer. Les aînés présentent d’abord aux jeunes des scorpions tués, puis leur montrent des proies vivantes mais privées de leur aiguillon. Les professeurs augmentent progressivement la difficulté jusqu’au moment où les petits se sont suffisamment habitués aux scorpions pour pouvoir se débrouiller seuls. A l’évidence cet enseignement est efficace. Les professeurs suricates ont-ils conscience d’enseigner ? Comprennent-ils vraiment que leurs petits ne savent pas attraper les scorpions ? Cherchent-ils à corriger les erreurs de leurs élèves ? Se rendent-ils compte de leurs progrès ? Bref parler d’enseignement chez les suricates a t-il le même sens que chez les hommes ? »

De l’anthropomorphisme mal placé ? 

Comparaison n’est pas raison. L’anthropomorphisme nous guette. Cependant nous ne pouvons réfléchir qu’à partir de nous-mêmes. Il n’y a pas d’autre choix. Etudier l’animal comportera toujours des biais car l’empreinte de l’homme est partout. Que ce soit dans la conception d’une expérience en laboratoire – et des conclusions que l’on en tirera – ou dans l’observation en milieu naturel par sa seule présence, ses interactions mêmes involontaires, sans parler du recours au nourrissage pour attirer les animaux étudiés. Une grande partie de l’intelligence des animaux s’exprime forcément sous des formes que l’on ne peut pas encore percevoir, et peut-être ne le pourra-t-on jamais. Leur culture se construit sur bien des éléments qui nous échappent. Ceci dit, d’innombrables exemples nous prouvent qu’une intelligence est en action, que des pratiques distinctes sont apparues et ont été transmises par apprentissage, que chaque individu possède sa personnalité et son raisonnement propre.

Un changement de paradigme : les cultures animales en voie de reconnaissance 

Damien Jayat observe le changement de perception de la société intellectuelle sur l’animal. « Quelqu’un va-t-il se lever pour affirmer que la culture est bel et bien présente chez les animaux, et qu’il serait temps de la regarder en face ? Oui. Et ils sont même plusieurs à le dire. Ce sont quelques poignées de scientifiques spécialistes du comportement animal. Pour beaucoup d’entre eux (pas tous, bien sûr, les choses ne sont jamais aussi simples), on trouve dans le monde animal de nombreux cas de culture, et même de cultures. Leur thématique scientifique, l’éthologie et l’écologie comportementale, est d’ailleurs en plein boom. Chaque jour, des études révèlent des comportements étonnants, riches d’enseignements et soulevant toujours autant de questions qu’elles apportent de réponses. Et la plupart s’accordent à le confirmer : oui, la culture animale existe. »